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La tête sous l'eau

Publié le 4 janvier 2019

La Tête sous l'eau

Vingt ans après Je vais bien, ne t'en fais pas, Olivier Adam nous plonge à nouveau La tête sous l'eau. Quand mon père est ressorti du commissariat, il avait l'air perdu. Il m'a pris dans ses bras et s'est mis à pleurer. Un court instant j'ai pensé : ça y est, on y est. Léa est morte. Puis il s'est écarté et j'ai vu un putain de sourire se former sur son visage. Les mots avaient du mal à sortir. Il a fini par balbutier : " On l'a retrouvée. Merde alors. On l'a retrouvée. C'en est fini de ce cauchemar. " Il se trompait. Ma soeur serait bientôt de retour mais nous n'en avions pas terminé.


Olivier Adam signe ici un livre pour ado qui vous emporte aussi vite qu'une lame de fond.

Nous voilà donc immergé dans la tête d'un ado. Un ado lambda avec son langage, ses préoccupations... Un ado qui nous raconte ses parents, sa soeur et sa colère d'avoir été arrachée à sa petite vie parisienne pour déménager dans ce trou qu'on appelle la Bretagne, en province, bref chez les ploucs... Jusqu'ici rien de transcendant c'est classique vu et archi vu. Sauf que si comme moi vous avez lu la quatrième de couverture vous savez que Léa, la soeur, a disparu. Le suspens ne réside donc pas là-dedans puisque non seulement on sait qu'elle a disparu mais on sait aussi qu'on l'a retrouvée et qu'elle est vivante, en miette mais vivante. Du coup tel un prédateur,   on guette. On guette dans le récit classique de l'ado banal le moment où ça déraille, ou enfin vont se dessiner les prémisses de cette disparition et avec elle le pourquoi du comment. Et puis après quelques chemins de traverse entre les dunes, on y est. Elle est là violente, gigantesque, insupportable : la perte.

Je lui demande si ça va même si, depuis la disparition de Léa, cette question n'a plus le moindre sens. On crève tous la bouche ouverte. Et j'ai vécu des pures scènes d'horreur. J'ai vu mes parents dans des états de douleur, de détresse, de chagrin et de peur indescriptibles. Je les ai vus hurler, pleurer, se cogner la tête contre les murs, devenir complètement hystériques ou au contraire tout à fait amorphes. Je les ai vus se ronger les ongles jusqu'au sang.  Je les ai vus détruits. En pièces. Se débattant et étouffant comme des bêtes éventrées vives.

Et on y est dans la tête de ces parents, on étouffe avec eux de la perte d'un enfant, la pire, la plus redouté, celle dont on ne se relève pas, si bien portée par la voix de l'adolescence. Et pourtant le narrateur ce n'est pas l'un des parents blessé à mort par la disparition de leur fille mais bien le fils, le frère. Alors pourquoi ? Pourquoi choisir de raconter cette histoire de ce point de vue là ? Peut-être parce qu'il s'agit d'un roman pour ado et qu'un héros du même âge est presque une obligation. Peut-être aussi parce qu'Olivier Adam a pour habitude de donner la parole au laisser pour compte, à ceux qu'on écoute jamais, à celui qu'on oublie parce que l'absence de l'autre recouvre tout.

Nous voilà donc avec cette famille face à ce que tous les parents d'enfants de disparus ont rêvé : une retrouvée. Une retrouvée qui a vécu, vit l'enfer, et une question qui hante tous ceux qui l'aiment et pose les yeux sur elle : qu'est-ce qui lui est arrivé, qu'a-t-elle vécu dans cette cave ?...

Je sais parfaitement que dans mon dos on murmure. Une fille séquestrée par un dingue, forcément, ça fouette l'imagination.

Ca fouette l'imagination, c'est vrai. Comme une bête excitée par l'odeur du sang on veut savoir, on hurle avec les loups. On s'emballe avec la machine médiatique.  Si besoin on s'en défendrait, autant qu'un collabo à la libération mais la vérité c'est qu'on veut savoir. Alors, un petit regret peut-être c'est qu'on nous le dise... Cette histoire avait bien assez de force pour se passer de répondre à nos questions, rester dans le flou, dans le vague...

Un livre sur la reconstruction, le silence aussi : pourquoi on se tait quand la vie de l'autre en dépend même quand on aime. Parce que "La tête sous l'eau" c'est aussi une histoire d'amour, une d'aujourd'hui, une moderne dans un monde qui ne l'est pas tant que ça.

Adieu, cette fois. Oublie-moi comme je t'oublie. Mais au final je crois que ce sera plus difficile pour toi que pour moi. Parce que m'oublier, c'est t'oublier toi-même. Et vivre dans le mensonge, se nier. Personne ne peut être heureux comme ça.

Ash Pop

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