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The Buggles, Yseult et Christine & The Queens

Publié le 24 novembre 2020
Ou l'art du clip en 3 découvertes : l'ancêtre, le petit dernier et l'original

Le clip est un art. Acte promotionnel d’un morceau c’est vrai, il devient parfois une œuvre d’art à part entière que l’on peut prendre plaisir à découvrir indépendamment, voire en dépit, du morceau qui l’habille. Nos discothécaires ont fouillé le web et leur mémoire pour vous présenter tous les mois 3 clips à découvrir ou redécouvrir.

Au programme cette fois-ci : le premier clip de MTV et deux clips aux antipodes l'un de l'autre et pourtant réalisé par le même homme : Christine & The Queens et son clip aux décors somptueux vs Yseult et son clip minimaliste.

Le pionnier : Video Killed the Radio Stars, The Buggles

Difficile de faire un dossier sur l’art du clip en faisant l’impasse sur “Video Killed the Radio Stars”. Enregistré en 1979, ce titre des Buggles au titre/refrain prophétique sentait le vent tourner. L’image prenait de plus en plus d’importance dans la musique et à peine deux ans plus tard naissait la première chaîne de télévision consacrée aux clips vidéo : MTV. En guise de clin d’œil symbolique, la chaîne musical américaine choisit “Video Killed the Radio Stars” comme premier morceau à diffuser le jour de son lancement. Par rapport aux critères actuels, ce clip parait plus kitsch qu’autre chose, mais c’est surtout le message de la chanson, à l’époque où elle a été écrite, qui est annonciateur de la place centrale qu’allait prendre l’image dans la musique. Encore aujourd’hui, tout groupe, même sans label pour y pourvoir, se doit de faire des vidéos pour exister. Pour l’anecdote, les cinéphiles attentifs pourront reconnaitre Hans Zimmer (qui faisait alors partie du groupe) aux percussions puis aux synthétiseurs à la fin du morceau. La chanson fait également partie de la B.O. du non moins kitch film des années 90, Empire records où une bande d'ados mal dans leur peau tentent de sauver un disquaire de la faillite. "Video Killed the Radio Stars" serait-il le morceau maudit choisi pour annoncer la mort de tous les supports audio rendus obsolètes par le progrès ? 

L'original : La Vita Nuova, Christine & The Queens

En février dernier, Christine & The Queens effectue un retour surprise avec un EP brillant et addictif, La Vita Nuova. Dans cet album cathartique en référence directe au poème de Dante, la chanteuse se libère de ses blessures et de ses peines. Elle livre six chansons aux textes à la fois forts et intimes évoquant la perte, l’amour contrarié, le deuil et le chagrin.  
Pour habiller ces superbes titres, Christine dévoile une autre belle surprise : un film ambitieux et envoûtant de 14 minutes, co-écrit et réalisé par son proche collaborateur Colin Solal Cardo. Ce court-métrage mêlant musique, cinéma, théâtre et danse, a été tourné dans un décor exceptionnel : l’Opéra National de Paris. Il est ici filmé dans ses moindres recoins : des coulisses à la scène, en passant par les sous-sols et les toits, avec leur magnifique vue sur Paris. 
Dans ce cadre baroque et très cinématographique, évolue le personnage de Christine. Elle semble hantée par une créature étrange et fantastique, entre faune et vampire, interprétée par le comédien Félix Maritaud (120 battements par minute). Qui est ce faune ? Que représente-t-il ? Un double de Christine ? Une part d’elle-même dont elle doit se défaire pour mieux renaître ? Ou bien la personnification d’une histoire d’amour dévorante, dont on ne sort pas indemne et qui oblige à une réinvention de soi ?
Chacun verra la symbolique de son choix au fil des cinq actes de ce clip très théâtral, où la chanteuse prouve une fois encore son talent de performeuse. Beaucoup d’émotion se dégage lorsqu’elle joue, ou lorsqu’elle se raconte à travers les chorégraphies de Ryan Heffington (chorégraphe de Sia, déjà évoqué plusieurs fois dans cette rubrique). Avec "La Vita Nuova", Christine & The Queens aura pansé ses plaies tout en réalisant un petit chef d’œuvre.

Le récent : Corps, Yseult

Un clip est un choix artistique, un parti pris. L’artiste peut vouloir déployer une débauche de moyens ou au contraire préférer le minimalisme.  Pour la magnifique vidéo qui accompagne sa chanson Corps, Yseult a choisi le minimalisme. Elle y est agenouillée, seule, au milieu d’un hangar désaffecté. Dans ce décor vide et froid, « le corps nu sur le sol », elle chante face caméra. Un plan-séquence, un travelling lent, quelques jeux de lumière, et rien d’autre à part la puissante émotion qui émane de la chanteuse et de ses mots bouleversants. 
Ce clip est une réelle mise à nu, au sens propre comme au sens figuré. Yseult y dévoile son corps et son âme, et livre ses fragilités qu’elle ne pouvait de toute façon cacher derrière cet habit transparent. Dépouillement et sincérité sont les maîtres mots ici. Aucun artifice ne vient dénaturer ou faire perdre de vue le propos de la chanson. Il est justement rendu plus fort par cette sobriété extrême. Et c’était sans nul doute le meilleur choix tant ces cinq minutes sont poignantes. 
Ironie du sort, c’est Colin Solal Cardo, réalisateur du clip de La Vita Nuova dont on a parlé plus haut, qui a également mis en scène Corps. Décidément très doué, il se montre aussi à l’aise dans les deux registres. Il aura réalisé avec ces deux grandes artistes deux clips formellement opposés, mais tout aussi marquants.

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